Avant d’être quelqu’un, il n’était personne.

Avant d'être quelqu'un, il n'était personne.

Je suis lasse.
 
Lasse et un tantinet irritée de lire les mêmes âneries au sujet des designers tricot sur instagram.
Lasse de cette agressivité latente qui ne suffit plus à  cacher  une  jalousie fort mal placée envers celles qui réussissent.
J’ai beaucoup d’articles en retard, et celui-ci m’a parût être nécessaire, je le traite donc en premier.

« Ce sont toujours les mêmes qui sont mises en avant »

« Ce sont toujours les mêmes qui écrasent les autres »

 » 8€ un patron de pull, c’est de l’abus ».

 » Elles ne font pas assez de fric, elles ne vont pas laisser la concurrence s’installer ».

Vous n’êtes certainement pas passé à côté des discussions diverses et variées au sujet des designers, de ceux & celles qui sont décrit*e*s comme « prenant la place des autres« , comme « écrasant les autres », comme « facturant abusivement ». Hier soir encore j’ai failli cracher dans mon thé en lisant certains commentaires. C’est dommage, car néanmoins de bonnes questions on été soulevées au cours de ces « débats ».

Je crois qu’un rappel à l’ordre s’impose. Non pas parce que je suis designer, ni compte designer un jour en encore moins parce que  j’ai un avantage quelconque à le faire, mais parce que ces designers qui sont attaqué*e*s sont comme moi: artisans, entrepreneurs. Parce que le travail et la réussite se défendent, particulièrement lorsqu’un regarde erroné est posé dessus.

Ils / Elles cravachent.

Avant d’écrire cet article, j’ai contacté sept designers françaises, dont quatre bien « installées », afin de connaître la durée moyenne du cycle créatif. Il s’agit de Marie Amelie Design, Alice Hammer, Lili Comme Tout, Melina Le Tipanda,  Ioarma, Melle Pétronille et Lucile Atelier Design . Par processus créatif j’entends le travail intégral nécessaire à la vente d’un patron de tricot: de l’idée au croquis, en passant par le tricot du prototype, la rédaction du patron, le test, l’édition, les photos, la publication, et finalement la promotion. Ces cinq personnes s’accordent sur le timing: il faut en moyenne deux à trois mois de travail pour « sortir un patron ». Avant de rentabiliser ne serait ce que deux mois de travail pour sortir un salaire net décent calculez donc le nombre de patrons qu’il faut vendre. Il faudrait vendre  en moyenne 550 patrons pour rentabiliser les heures de travail fournies. Je vous laisse réaliser combien les remarques du type « c’est trop cher pour ce que c’est » sont déplacées, ignorantes et injustes envers les créateurs*trices.

Ils/ Elles perséverent.

Ioarma me disait il y a peu faire partie de « la communauté des minuscules ». J’ai adoré cette image, car je la trouve joliment représentative. Cela m’a fait penser que la première chose que vous (les personnes critiquant) oubliez est qu’avant de devenir quelqu’un, de réussir, d’avoir de la « visibilité », ces gens n’étaient personne: ils*elles ont commencé comme vous. En bas de l’échelle. Y a-t-il une différence entre eux et vous les « nouveaux designers »? Oui. Et une de taille: ils / elles ont persévéré. Et persévèrent encore aujourd’hui. Sans se défausser sur les autres des échecs relatifs qu’ils /elles ont pu connaître à leurs débuts. Et surtout: ils / elles n’ont rien volé à personne.

La clé principale du succès réside dans le travail, dans la régularité et dans la productivité: un designer qui n’est pas en mesure de produire régulièrement un patron et un designer qui « coule ». Quelque soit sa visibilité. Les « célèbres » dont vous parlez, sont des personnes pour qui le design est une activité à temps plein. Pas un hobby pour passer le temps, se faire de l’argent de poche ou arrondir les fins de mois. La réalité du marché est que oui, contrairement à ce que vous pensez, même les « connu*e*s » triment pour continuer à garder le rythme. Même les « connu*e*s » souffrent de la concurrence. Vous vivez tous la même chose et il est primordiale de vous en rendre compte ! Contrairement à une idée erronée et pourtant bien répandue: les créateurs*rices ne sont pas les « rois / reines du pétrole » pas plus qu’ils / elles n’ont nécessairement un compte en banque  qui vous ferait envie.

Ce sont toujours les mêmes "en avant".

Sur ce point, je vais vous amener à vous poser les bonnes questions: ce sont toujours les mêmes qui sont mises en avant par les client*e*s? Demandez vous pour quelle(s) raison(s). Éventuellement demandez aux dit*e*s client*e*s quel est la raison de leur engouement sans faille pour leurs designers chouchou. Mais pourquoi diable vous en prendre aux créateurs*trices alors que comme vous le soulignez très bien: les designers ne leur demande rien?! Quel est le problème? Que les designers ait tout le soutien de leurs ami*e*s et client*e*s? Qu’ils / elles aient des « fidèles »? Je ne suis pas certaine de comprendre le problème ici… Quoiqu’il en soit, si vous voulez conquérir des client*e*s faites le, mais faites le proprement.

Vous dévalorisez la profession.

Pas plus tard qu’hier, je lisais encore encore que « malgré des prix plus attractifs chez les « nouveaux », les patrons ne se vendaient pas« , accusant la encore les « connu*e*s » d’écraser les « petites ». Bien qu’il soit très tentant de sous-tarifer votre travail parce que vous venez d’arriver sur le marché, que vous pensez que des prix bas attireront rapidement une clientèle importante, ce n’est pas la chose  à faire. Primo vous constatez vous même que cela ne fonctionne pas. Secundo vous décrédibilisiez la profession et vous vous manquez de respect. Tersio, lorsque vous allez enfin vous apercevoir que vous ne tarifez pas assez, vous allez vous retrouver dans une position inconfortable: expliquer à votre clientèle existante qu’après avoir clamé être « moins chère que les autres« , en réalité vous devez vous aligner sur les prix du marché afin que votre prix rémunère justement vos heures de travail.

Instagram, le royaume de l'image.

Parlons maintenant d’instagram. Quelque chose d’important semble passer à la trappe: instagram n’est ni plus ni moins que le royaume de l’image. A titre personnel, lorsque je cherche des comptes de designers je passe souvent par les hastags qui y sont relatifs. De ce fait j’atterris  sur des profils qui me sont inconnus. Si l’activité n’est pas clairement mentionnée dans la biographie, que le fil n’est pas cohérent, je zappe. C’est aussi simple que cela. Dites vous que nous sommes nombreux*ses à procéder ainsi ou de façon similaire lorsque nous cherchons de nouvelles personnes.

Avant de vous revendiquer designer: ayez un compte IG dédié qui reflète réellement  cette activité. Vous pouvez avoir votre identité, vos revendications, votre « patte » mais prenez conscience que sans un fil cohérent, vous n’êtes rien de plus aux yeux des professionnels qu’une instagrammeuse lambda. Pas quelqu’un qui va générer des retombées positives pour nous. Un partenariat marche dans les deux sens: il doit être bénéfique en terme d’image aux deux parties. Lorsque cela n’est pas le cas, le design est voué  à l’échec. Si vous souhaitez continuer à mettre des photos « à boire et à manger« , des photos de vos enfants, de votre vie, de votre putois ou que je sais-je encore, scindez vos comptes: un privé et un compte réellement dédié à votre activité. Cela relève du marketing, tout simplement.

Par ailleurs, instagram est aussi le royaume de la comparaison, ce qui est d’ailleurs à double tranchant: nous sommes en permanence exposé*e*s à ce que font les autres. Cela peut être très émulateur car la réussite des un*e*s peut booster les autres, mais malheureusement cela peut aussi être problématique quand la réussite engendre jalousie et amertume.

Un partenariat, ca se travaille.

A moins d’avoir une renommée certaine ou des affinités avec vous, rares seront les marques de laines qui vont vous contacter d’entrée de jeux pour vous proposer un partenariat. Personnellement, j’ai récemment proposé  un design à une « petite » parce que j’aime ce qu’elle présente, que son fil IG est cohérent, parce que je l’ai rencontré sur un salon et que le feeling est vraiment bien passé. Un partenariat, c’est aussi cela: de l’humain. Du relationnel. De la confiance. Si vous voulez persévérer dans cette voie, il vous faut rencontrer les acteurs et actrices de la profession, venir sur les salons, discuter avec les gens, vous faire connaître. il faut également oser contacter les gens et leur proposer quelque chose. Vous enviez celles qui ont récemment été publiées dans un livre de tricot? Travaillez sans relâche. Sans compter vos heures. Ayez des visuels percutants. Faites vous remarquer positivement.

Là encore, on a rien sans rien: un partenariat, ça se travaille.

En conclusion...

Peut -être qu’en réalité vous avez raison, qu’il n’y a pas de la place pour tout le monde: les places disponibles s’acquièrent au prix  d’une remise en question, d’un travail  régulier, d’une production importante. Tout le monde n’en est pas capable.

En dehors de cela, oui « il y a de la place« . Il y a une place pour vous et vous allez devoir faire preuve de ténacité. Votre place, VOUS allez la créer avec votre persévérance. Personne d’autre le fera.

10 réflexions sur “Avant d’être quelqu’un, il n’était personne.”

  1. Très chouette article. J’ai écouté la semaine dernière le podcast de « Le Fil Café » avec Mlle Pétronille sur le tricot et le prix des patrons. J’ai trouvé cette discussion très intéressante. Je pense que les teinturières doivent avoir le même genre de remarque. Bref, on n’est pas chez les Bisounours.

  2. Ton article est tellement vrai et je comprends parfaitement ta lassitude…
    Hélas je crains que cela ne suffisent pas à convaincre les râleurs et râleuses… Les critiqueurs ne sont pas les payeurs dit-on et c’est bien vrai !!!
    Qu’ils essayent donc rien qu’une fois, celles et ceux qui critiquent le prix des modèles et des écheveaux teints artisanalement… qu’ils essayent de produire rien qu’un seul joli modèle aux explications limpides… qu’ils essayent de teindre de jolis fils qui feront l’admiration de toutes les tricoteuses et de tous les tricoteurs…
    Le travail artisanal est difficile et ingrat car il mène rarement à la fortune… Il remplit difficilement le garde-manger…
    Fort heureusement la richesse est ailleurs dans la joie du travail bien fait, dans la réalisation d’une passion qui nous habite, dans la reconnaissance de ceux qui comprennent , dans les échanges avec d’autres artisans et d’autres amoureux/ses des beaux modèles, des belles matières…
    Et cela est vrai pour tous les artisanat autres que ceux autour du fil…
    Bravo à toi pour ton coup de gueule et bonne continuation !!!

  3. Je suis encore passee a coté de ces discussions.. ais serieusement quand tu vois un pattern il faut pas 2 minutes pour visualiser le taf derriere donc 8€ c’est amplement merité et si le patron se vend bien donc devient rentable c’est , d’un : chouette pour le designer et de deux: ça payer pour les autres patrons du designer qui ont moins bien marché mais qui lnt reclamé autant de temps! Putain faut que ca gueule, sinon ca n’existe pas, faut croire!

  4. Très bon article, j’en ai apprécié la lecture. Tous les points sont importants, mais perso, j’ai envie d’insister sur cette histoire de prix. Il y aurait beaucoup à en dire et de quoi disserter… juste une chose: quand quelqu’un se plaint du prix d’un artisan (teinturière, designer), je renverse le problème en lui demandant pourquoi il ne sait pas se payer un produit créé par un artisan. Est-ce que le prix est exagéré ou est-ce que ton salaire qui fait de toi quelqu’un de sous-payé et qui, du coup, n’est pas en mesure de payer correctement le travail d’un artisan? Ca a déjà fait mouche et ça aide à réfléchir sur le fonctionnement global de notre système.

  5. Il n’y a pas d’émoticones « clap des mains » mais j’applaudis!
    Il y a quelque temps je parlais avec quelqu’un qui design et qui n’était pas contente. Et ses propos étaient exactement ce que tu viens de démontrer « Elles font plus d’argent, se permettent de partir en vacances tout les quatre matins… » Oui mais j’imagine que pour partir en vacances tout les quatre matins, elles en ont chiées bien comme il faut avant. Putain je rêve du jour ou teindre de la laine de façon naturelle me permettre de partir en vacances mais en attendant non je « galère » devant mes pots, en me posant des milliards de questions, a me demander « arrêter ou persévérer », … Et j’imagine que c’est pareil du coté des designers.
    Quant aux prix trop élevés… Je ne savais pas mais pas mal de designers font appel a un professionnel pour relire leur patron (je ne sais plus le nom ou bien même si c’est un professionnel) et cette personne faut bien la rémunérer. Sans compter tout les frais annexe qu’en tant que tricoteur on n’imagine pas forcement. Mais ça on l’apprends aussi avec des personnes comme Mélina qui ne sont transparente sur tout l’aspect de leur métier, en creusant, en essayant de voir plus loin que le bout de son nez

  6. Huit euros pour des heures de plaisir…. À réaliser le modèle ça n’est pas cher finalement ! Mais tout travail d’artisanat de création n’est j amais vendu à sa juste valeur… Comme disait je crois NEricault.. La critique est aisée l’art est difficile… Je salue donc nos désigners qui nous vendent des heures de bonheur et de plaisir

  7. Ioarma - Marion Em knits

    Wooow Imo , une seule chose à dire, merci ! Pour tes mots qui remettent les points sur les i .
    Il faut être petit et apprendre avant de grandir 💛💛

  8. Article très intéressant. Personnellement, je ne m’étais pas fait la réflexion du prix pour un patron de tricot car venant de la couture, les prix des patrons sont globalement toujours plus élevés que ceux de tricot. Après je sais ce que je paie de longues semaines de création et ce n’est pas un problème pour moi. On n’achète pas de l’artisanat quel qu’il soit, comme on achète une bricole à Lidl…

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